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En Egypte, la chasse aux homosexuels est ouverte
Vendredi 17 août 2001
(LE MONDE)
En Egypte, l'emprisonnement et le procès de cinquante-deux suspects, accusés d'homosexualité, provoque de nombreux remous dans le pays et parmi la communauté internationale.
LE CAIRE de notre correspondant
Plusieurs manifestations se sont déroulées, mercredi 15 août, devant le Palais des nations à Genève, à New York et à San Francisco pour dénoncer le procès de cinquante-deux Egyptiens soupçonnés d'homosexualité et emprisonnés depuis plus de trois mois. Ce procès sans précédent, qui a commencé le 18 juillet devant la Haute Cour de la sécurité de l'Etat du Caire, doit reprendre le 29 août, après une séance principalement consacrée, mercredi, aux questions de procédure. Le tribunal avait été transformé en forteresse pour ce que la presse égyptienne appelle "le procès des déviants sexuels". Pas moins de quatre cents policiers avaient été déployés.
Cette mise en scène conforte la thèse de l'accusation qui veut que les deux principaux accusés aient "cherché à exploiter la religion musulmane pour propager des idées extrémistes" et, a même ajouté le procureur, "le mépris des religions monothéistes et du prophète Mohammad". Ces crimes sont passibles de cinq années d'emprisonnement. L'artifice permet de légitimer le fait que le procès se tienne devant une cour d'exception, dont les jugements sont sans appel. L'islam étant religion d'Etat en Egypte, toute atteinte à celle-ci est considérée comme une menace pour les fondements de la nation, d'autant que l'article 2 de la Constitution précise que la charia (la loi musulmane) est "la source principale des lois".
Le principal chef d'accusation n'en demeure pas moins l'homosexualité, même si cela est noyé dans un flou juridique. Les cinquante autres prévenus sont en effet accusés "d'avoir consacré les pratiques homosexuelles comme principe fondamental de leur groupe afin de créer des dissensions sociales et de s'être adonnés à la débauche avec des hommes". Selon les juristes, l'homosexualité n'est pas considérée comme un délit ou un crime par la loi, qui, en revanche, punit l'atteinte aux mœurs, le racolage, l'incitation à la débauche, la prostitution et le proxénétisme. Aussi plusieurs avocats ont-ils demandé, mercredi, que leurs clients soient déférés devant un tribunal correctionnel. Plusieurs prévenus, dont des professeurs, des médecins, des ingénieurs et des avocats ont de leur côté dénon! cé les mauvais traitements physiques et moraux qu'ils ont subis lors de leur interrogatoire.
C'est dans la nuit du 11au 12 mai que la police avait opéré une descente musclée contre le Queen Boat, une boîte de nuit sur le Nil. Selon des témoins, les policiers ont écarté les couples et les étrangers présents, pour n'appréhender que les Egyptiens. Dès le 13 mai, la presse cairote se déchaînait contre les "pervers" et les "adorateurs de Satan" dont les nom, profession et lieu de travail étaient publiés. Certains journaux les ont même traités d'"agents à la solde d'Israël", en faisant valoir qu'un "livre sur le sionisme" avait été trouvé chez l'un d'eux.
Lors de l'ouverture du procès, les accusés ont à nouveau été offerts en pâture aux photographes et cameramen, qui en sont venus aux mains avec des parents d'inculpés. Pour Amnesty International, qui a dépêché des observateurs sur place, les inculpés sont "des prisonniers de conscience qui doivent être immédiatement relâchés si tout ce qu'on leur reproche est leur comportement sexuel présumé". L'affaire a également provoqué la "désapprobation" de trente-cinq membres du Congrès américain qui ont adressé une lettre de protestation au président Hosni Moubarak. Plusieurs organisations "gay" ont appelé au boycottage, notamment touristique, de l'Egypte. Le site gayegypt.com, qui affirme être "le dernier site homosexuel égyptien", appelle les touristes à "ne pas financer la torture". Il pro! met une prime de 500 dollars à quiconque fournira des informations permettant de faire condamner un policier pour torture dans l'affaire du Queen Boat.
La multiplication des sites, listes de mailing et de forums homosexuels égyptiens sur Internet est vraisemblablement à l'origine de la violente réaction des autorités. Le ministère de l'intérieur dispose depuis peu d'un département chargé des "crimes et délits" liés à Internet, qui s'est surtout illustré par des opérations contre la pornographie à partir de l'Egypte. Ces sites sont considérés comme portant atteinte à l'image du pays, puisque l'on ne pouvait plus nier l'existence de la prostitution et, pis encore aux yeux des autorités, de l'homosexualité.
L'opération permettait aussi au gouvernement de démontrer qu'il était le défenseur de la moralité et donc de damer le pion aux islamistes, principale force d'opposition au Parlement. C'est la même logique qui a prévalu depuis que le ministère de la culture a brûlé, au début de l'année, des ouvrages, dont des œuvres érotiques du poète arabe médiéval Abou Nawas, et ordonné le retrait de la vente ou l'interdiction de livres considérés comme immoraux ou portant atteinte à l'islam. Une manière aussi de contrebalancer les arrestations régulières de membres présumés de la confrérie des Frères musulmans et de tenter de détourner l'attention de l'opinion publique de la crise économique et du chômage.
Alexandre Buccianti
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